Étranges étrangers
Jacques Prévert est né avec le siècle en 1900 à Neuilly sur Seine et pourtant loin de la bourgeoisie. Son père, employé de bureau, est surnommé Père Picon du fait de son attirance pour la boisson du même nom. Les Prévert connaissent donc des logements de plus en plus modestes au fur et à mesure des pertes d’emploi du père Picon.
Jacques Prévert est donc assez tôt cancre et fricote même un certain temps avec des "apaches" (les voyous de l’époque).
Après un service militaire en Turquie d’où il revient avec Yves Tanguy qui restera son ami de toujours, Prévert retrouve son Paris natal. Il s’installe alors au 54 rue du Château dans une collocation aux allures communautaires et fortement libertaires... Cette petite maison deviendra rapidement un des repaires du mouvement surréaliste parisien. Jacques Prévert connu pour son bagou sans borne mène pendant quelques années une vie de bohème travaillant sur certains tournages de cinéma avec son frère (Pierre Prévert) ou de petits boulots d’écriture et des crédits de ses amis. Il n’est alors ni le scénariste ni le poète qu’il sera plus tard.
Dans les années trente, il devient un des piliers du "Groupe Octobre". cette troupe de théâtre populaire l’emmena même jusqu’en Union soviétique où son esprit anarchiste eut déjà du mal à s’accorder avec les dogmes communistes.
A l’explosion du groupe octobre, Jacques Prévert devient alors scénariste et dialoguiste pour Jean Renoir puis Marcel Carné (Quai des Brumes, Le jour se lève, Les Enfants du Paradis, Drôle de Drame entre autres).
Depuis toujours, J.Prévert écrivait des calembours et autres petits poèmes sur des papiers volants sans jamais penser à publier de la poésie. Ce n’est qu’en 1945 qu’il publie Paroles qui sera son recueil le plus connu.
Jacques Prévert est mort en 1977 mais ses poèmes, ses chansons et ses dialogues restent pour moi des chef d’oeuvres du français populaire.
Je vous livre ici deux poèmes "engagés".
Étranges étrangers publié dans Grand bal de printemps
Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel
hommes des pays lointains
cobayes des colonies
Doux petits musiciens
soleils adolescents de la porte d’Italie
Boumians de la porte de Saint-Ouen
Apatrides d’Aubervilliers
brûleurs des grandes ordures de la ville de Pans
ébouillanteurs des bêtes trouvés mortes sur pied au beau milieu des rues
Tunisiens de Grenelle
embauchés débauchés
manoeuvres désoeuvrés
Polacks du Marais du Temple des Rosiers
Cordonniers de Cordoue soutiers de Barcelone
pêcheurs des Baléares ou bien du Finisterre
rescapés de Franco
et déportés de Franco et de Navarre
pour avoir défendu en souvenir de la vôtre la liberté des autres
Esclaves noirs de Fréjus
tiraillés et parqués
au bord d’une petite mer
où peu vous vous baignez
Esclaves noirs de Fréjus
qui évoquez chaque soir
dans les locaux disciplinaires
avec une vieille boite à cigares et quelques bouts de fil de fer
tous les échos de vos villages
tous les oiseaux de vos forêts
et ne venez dans la capitale
que pour fêter au pas cadencé la prise de la Bastille le quatorze juillet
Enfants du Sénégal
dépatriés expatriés et naturalisés
Enfants indochinois
jongleurs aux innocents couteaux
qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés de jolis dragonsd’or
Faits de papier plié
Enfants trop tôt grandis et si vite en ailés
qui donnez aujourd’hui de retour au pas
le visage dans la terre
et des bombes Incendiaires labourant vos rizières
On vous a renvoyé
la monnaie de vos papiers dorés
on vous a retourné
vos petits couteaux dans le dos
Étranges étrangers
Vous êtes de la ville
vous êtes de sa vie
même si mal en vivez
même si vous mourez.
La Grasse Matinée publié dans Paroles
Il est terrible
le petit bruit de l’oeuf dur cassé sur un comptoir d’étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a faim
elle est terrible aussi la tête de l’homme
la tête de l’homme qui a faim
quand il se regarde à six heures du matin
dans la glace du grand magasin
une tête couleur de poussière
ce n’est pas sa tête pourtant qu’il regarde
dans la vitrine de chez Potin
il s’en fout de sa tête l’homme
il n’y pense pas
il songe
il imagine une autre tête
une tête de veau par exemple
avec une sauce de vinaigre
ou une tête de n’importe quoi qui se mange
et il remue doucement la mâchoire
doucement
et il grince des dents doucement
car le monde se paye sa tête
et il ne peut rien contre ce monde
et il compte sur ses doigts un deux trois
un deux trois
cela fait trois jours qu’il n’a pas mangé
et il a beau se répéter depuis trois jours
Ça ne peut pas durer
ça dure
trois jours
trois nuits
sans manger
et derrière ce vitres
ces pâtés ces bouteilles ces conserves
poissons morts protégés par les boîtes
boîtes protégées par les vitres
vitres protégées par les flics
flics protégés par la crainte
que de barricades pour six malheureuses sardines..
Un peu plus loin le bistrot
café-crème et croissants chauds
l’homme titube
et dans l’intérieur de sa tête
un brouillard de mots
un brouillard de mots
sardines à manger
oeuf dur café-crème
café arrosé rhum
café-crème
café-crème
café-crime arrosé sang !...
Un homme très estimé dans son quartier
a été égorgé en plein jour
l’assassin le vagabond lui a volé
deux francs
soit un café arrosé
zéro franc soixante-dix
deux tartines beurrées
et vingt-cinq centimes pour le pourboire du garçon.






