La face controversée de Senghor.
Il y a un peu plus de 5 ans, le 27 février 2001, en réunissant à l’université du Shandong à Jinan en Chine des Francophones du monde entier pour une soirée débat sur Léopold Sédard Senghor - alors encore de ce monde - les futurs fondateurs de l’AFI avaient pris conscience des controverses existant sur ce personnage loin de faire l’unanimité en Afrique.
Du 12 au 15 mars 2006, l’Université Senghor d’Alexandrie a organisé un important séminaire sur le personnage de l’ancien président sénégalais Léopold Sédard Senghor à l’occasion du centenaire de sa naissance. Ce séminaire s’est tenu en perspective des prochaines festivités de l’Année Senghor prévues en octobre prochain. C’est dans ce contexte précis que l’auteur de cet article, un citoyen R.D. Congolais, tente de présenter une autre dimension, peut être la moins évoquée sur le poète, sous le titre : la face controversée de Senghor, et en appelle aux francophones du monde entier à un partage sans passion par l’entremise de l’AFI.
Dire et faire sont deux mots. Des controverses, c’est ce qui est resté de plus fréquent dans le chef des personnalités historiques. Rousseau est connu par son célèbre ouvrage, « l’Emile », qui a fait de lui la base de l’éducation, selon laquelle « l’enfant naît naturellement bon, seule la société le déprave par la suite ». Cependant, certains auteurs ont mentionné que le génie français de la théorie sur l’éducation de l’enfant a laissé à la seule rue la charge d’éduquer cinq gosses. Inconscience, irresponsabilité ou simple controverse d’un génie ? Là n’est pas l’essentiel car les exemples sont légion.
Dans cet exercice cognitif, chacun a consciemment ou inconsciemment son compte. Il n’est pas aisé de dresser un répertoire de controverses dans la société humaine, chacun de nous ayant tout autour de lui des cas à tirer indiscutablement du vécu quotidien.
Senghor, Léopold Sedar, constitue un des exemples. On sait que cette année 2006, le monde littéraire d’expression française s’associe à l’élite intellectuelle africaine, en particulier celle de l’Université qui porte son nom en Alexandrie ainsi que tous les amis senghoriens, pour célébrer ses cent ans de naissance. L’occasion est donc propice pour un partage sur diverses facettes de la personne du défunt académicien.
Il convient de rappeler que Senghor, homme politique et poète sénégalais est né à Joal, une petite ville côtière près de Dakar, le 19 octobre 1906. Dans ses œuvres littéraires, il s’est attaché à réhabiliter les valeurs culturelles africaines, à admirer la beauté de la femme africaine et à célébrer la grandeur de la négritude dont, à proprement parler, il fut le père. Nul doute que par ses qualités intellectuelles et sa grandeur d’âme, Senghor pourrait passer pour l’un des rares dirigeants africains du vingtième siècle.
Nous n’avons nullement la prétention de présenter d’une manière exhaustive sa face controversée pour n’avoir pas percé l’intimité de la personne. Toutefois, en intellectuel francophone africain, nous tentons de présenter ce que nous avons retenu de sa personne, sans vouloir diluer la valeur de ce personnage historique, politique et scientifique remarquable de l’Afrique.
Quatre points feront l’objet de ce partage, quitte au lecteur intéressé d’y ajouter ou d’en soustraire d’autres.
Primo : Senghor a chanté, loué et adoré la beauté de la femme noire Africaine. Par contre, il a épousé une femme blanche française.
Il est inadmissible de sonder le cœur d’un homme tant il est vrai que cette entité physiologique dispose miraculeusement des raisons que la « Raison » ignore. Néanmoins, par souci de lier la parole à l’acte, le poète sénégalais aurait pu tenir bon et prêcher par l’exemple en ayant pour épouse, une femme de la catégorie qu’elle a tant présentée à la face du monde et surtout à la jeunesse d’Afrique francophone, comme étant la plus attrayante femme du monde. Ne dit-on pas, « la plus belle femme du monde, c’est ma femme » ?
Secundo : Senghor a beaucoup écrit, enseigné et sensibilisé les africains à l’autodétermination, à la conquête de la liberté et à la lutte contre la domination étrangère. Curieusement, il fut le pont politico-culturel par lequel la France par la langue française a dominé et drastiquement déstabilisé l’Afrique.
Jusqu’alors il faut l’admettre que l’Afrique éprouve et éprouvera encore de la peine à panser les plaies héritées de conciliabules franco-senghoriennes. La Francophonie institutionnelle, O.I.F., dont la plupart des jeunes intellectuels africains regrettent la déviation des objectifs culturels en faveur des visées politiques tend à s’imposer une tradition : celle de faire pérenniser et créer davantage des régimes despotiques dans le continent noir. Cette institution internationale a, dès ses débuts, bénéficié de la force de persuasion de Senghor pour s’imposer particulièrement dans les cercles politiques de l’Afrique francophone. Encore ici avec Senghor, même politique, même recette.
Tertio : Senghor a tant invité les dirigeants politiques d’Afrique à la vertu d’alternance dans la direction des affaires de l’État. Malheureusement le temps qu’il a mis au pouvoir, plus de deux décennies, n’a pas justifié son discours.
L.S. Senghor a été élu premier président de la république du Sénégal en 1960. Il fut re-élu à la quasi unanimité des suffrages en 1963, 1968 et 1973. En 1978 il l’emportait encore avec 82% des voies. Avec plus de vingt ans de règne sans alternance, le Sénégal devenait pratiquement son territoire privé. C’est seulement le 1er janvier 1981 qu’il se retira et fut remplacé par son bras droit, Abdou Diouf, l’actuel Secrétaire Général de l’OIF. Ce dernier, bien que tenant à régner en tête de l’Etat sénégalais, n’a malheureusement pu résister au vent de l’élection libre, transparente et démocratique à laquelle les Sénégalais ont enfin dégusté plus tard. D’ailleurs, certains analystes estiment que le retrait de Senghor du pouvoir aurait été motivé par des perspectives heureuses de son élection à l’Académie française qui intervint finalement en 1983.
Quarto : Est-ce à sa charge ? Pour les générations futures d’Afrique francophone, il y a trois éléments : Senghor, la vie de Senghor et la mort de Senghor qui, pris comme des réalités distinctes pourraient constituer l’une des conditions de possibilité d’une révolution culturelle africaine moins favorable à la France.
Comme on pouvait entendre des commentaires de la bouche du petit peuple sénégalais sur l’attitude de l’Elysée aux funérailles de Senghor, « celui qu’il [L. S. Senghor] a appelé ami, mieux un frère, est justement celui qui vient de lui cracher sur la tombe ». En effet, l’absence du chef de l’Elysée aux obsèques de L.S. Senghor à Dakar, a étonné tout le monde. Mineur soit-il à l’Elysée, cet incident pourrait rester un motif pour les jeunes de cultiver un sentiment anti-français dans les pays francophones d’Afrique. C’est ce que l’on ne peut nullement souhaiter car ni le bulldozer « Francophonie Institutionnelle », ni la farouche dictature des « gouvernements - délégués » ne sauront contenir une telle malheureuse éventualité. Une chose est certaine, une majeure partie de français, non seulement n’est pas responsable, mais aussi n’est pas au courant des atrocités infligées aux paisibles citoyens d’Afrique francophone par les dirigeants français d’après les indépendances.
Comme quoi, tous nos dirigeants nous ont trahis. Raison pour laquelle nous devons, de part en part, nous évertuer à nous prendre en charge. Une prise en charge qui implique la promotion de ce qui peut encore nous unir et l’abandon de ce qui nous a effectivement divisés. C’est ici que la jeunesse française est interpellée pour une relecture de l’histoire en vue d’un avenir radieux de la coopération entre la France et les pays francophones, particulièrement ceux d’Afrique. La jeunesse africaine devrait se sentir, elle aussi, interpellée dans sa disponibilité à sauvegarder l’outil qui passe pour une partie intégrante de son identité, nous avons cité la langue française. Le défi est entier.
L’AFI, Action Francophone Internationale, serait-elle l’un des cadres indiqués pour et par la jeunesse francophone du monde en vue de lever pareil défi ?






